
Mon ami.
Il y a bien longtemps qu’il ne peignait plus. Il jubilait sur toile. De peintre il était devenu “imaginateur” en quelque sorte.
Une connexion étrange s’était installée entre ses différentes formes de pensée et ses doigts. L’outil n’était plus mû grâce aux commandes cognitives habituelles mais par des praxies nouvelles allant bien au-delà des notions de “conscient et de volontaire”.
Il aurait été bien entendu, un objet d’étude fort intéressant pour des chercheurs en neurosciences. D’autant, qu’une autre connexion s’était invitée à ce processus déjà complexe. En effet, son système de perception auditive s’était anormalement développée et tel un concept darwinien, s’était adaptée à l’environnement synaptique déjà fort singulier. En d’autres termes, les fréquences musicales étaient “captées” à une vitesse fulgurante et entraient dans son protocole praxique. Ses pensées profondes sublimées et potentialisées par la musique généraient des effets graphiques extra-ordinaires et “supérieurs”, pourrait-on dire!
Dès qu’il s’installait face à son support, quel qu’il soit, les couleurs, les formes et les traits jaillissaient comme autant d’irruptions oniriques. La tectonique de ses pensées excitées par l’intrusion des signaux musicaux produisait tant de remaniements et de bouleversements intellectuels que ses bras semblaient diriger une étourdissante symphonie. Tout, cependant, obéissait à une cohérence cinétique sans qu’aucun geste parasite ne vienne perturber ce bel ensemble.
Et l’oeuvre naissait, les volutes irisées poignaient, les rivières de jus carminés sourdaient, les matières quasi sculptées s’ébauchaient et les pépites de teintes fusionnées perlaient comme des gouttes d’humeurs. Et que dire du concert de bruissements des pinceaux sur la toile, des spatules étalants pâtes et médiums, des mains nues glissant sur les reliefs ainsi formés et enfin, des flonflons des chiffons venant ça et là corriger, nuancer, atténuer.
Il ne peignait pas, il composait. Tel un perfectionniste Ravel usant “des jeux les plus subtils de l’intelligence” et exprimant les “épanchements les plus secrets du cœur” il écrivait sur sa toile la partition merveilleuse de ses amours profondes, secrètes et la transcription fulminante de ses émotions synchroniques.
Il ne peignait plus, il disait. Que nos mots semblaient vides, nos langues mortes et nos académies insuffisantes face ses dires picturaux. Ô bien sûr, l’écoute de ses toiles, la lecture de ses arabesques et la contemplation de ses fulgurances réclamaient à la fois patience, temps et concentration. Un intime regard posé et déjà, il nous obligeait à l’introspection aux limites de la douleur et aux frontières de la folie. Nul ne pouvait se targuer d’indifférence à moins d’invoquer tout ce qui pouvait s’apparenter à de la fuite ou à une panique intérieure comme celle ressentie devant l’attraction irrémédiable de l’abîme. Pour qui n’avait jamais ressenti ces interactions entre stimuli confinant à une sorte d’orgasme intellectuel il était bien difficile de comprendre la transe de cet homme. Ma curiosité et mon désir incommensurable de pénétrer la genèse de l’oeuvre m’avaient naturellement amené à interroger l’attitude philosophique et intuitive de cet artiste cherchant l’intime entre la pensée et l’acte. L’ensemble de mon potentiel énergétique se mobilisait éperdument, au-delà du raisonnable, dans un processus empathique à l’égard de ce créateur.
Pendant cette observation quasi mystique, je pensais cependant à Paul Ricoeur affirmant que “Loin d’épuiser le problème de la connaissance sensible, une exploration des modalités actives et passives de la perception ne permet même pas de le poser correctement”. A l’évidence, je me satisfaisais du peu que l’objet de ma passion me livrait insidieusement et de l’amitié qu’il m’accordait. Je découvrais là, sans nul doute, les ressorts de ma propre créativité.
Il y bien longtemps qu’il ne peignait plus. Qu’il ne peint plus… Hélas.
Emecka-2016


Quel hommage sensible et si profondement intime et comme je comprends la démarche sensorielle de votre ami. C’est beau de ressentir autant et de l’exprimer de la sorte. Merci pour la découverte et vos mots si sincères
Merci Marie. Il était aussi génial que sympathique. Il m’a tant appris!
Ça se ressent, une de ses amitiés indéfectibles et rares et de fait toujours enrichissantes pour l’âme et l’esprit. C’est toujours une chance et sûrement que vous meritiez de le connaître 🙂
J’ai cette chance aussi d’avoir de très belles amitiés
👍Je viens de découvrir que vous êtes aussi romancière! Bravo!
Oh la oui, une aventure, l’écriture comme disait Ricardou ! J’ai beaucoup trop écrit et je suis en pause depuis janvier. Je mets de l’ordre, je fais de la place pour être davantage dans la vie sans m’éloigner du rêve comme le montrent mes expérimentations picturales. Des deux côtés de l’édition, avec beaucoup d’humilité comme souvent avec l’âge et la connaissance du milieu 🙂
Riche univers! Que de talents! Mon suivi va être passionnant ! 😀
Merci c’est réciproque !